Quelquechose de pourri au Royaume-Uni de Tariq Ali
Le livre traînait sur ma table de chevet depuis des mois. Je l'ai attrapé ce matin au petit déj., pour ne plus le lâcher.
Le livre raconte une histoire connue...mais il y a encore tellement de gens de gauche admiratif de ce que blair a accompli en Angleterre, que cette histoire là ne me lasse pas. Pourtant, en ce moment, j'ai un peu de mal à lire les journaux... ça m'arrive souvent ces phases de désintérêt total pour autre choses que les romans de gare, les livres techniques et les concerts de sexy sushi (merci François)... un peu comme un match de foot où j'aurais l'impression qu'à 4-1 pour l'adversaire c'est plus trop la peine de courir. C'est pour ça qu'un bouquin qui me sort de ma léthargie, c'est toujours bon à prendre, à lire, à recommander.
Je dois aussi remercier téléshpore grâce à qui j'ai fait une sévère introspection de mes motivations profondes: est-ce que j'ai un blog pour boire du café en écrivant des billets sans intérêt ou est-ce que j'avais bu trop de café avant de commencer à écrire sur ce blog, ou est-ce ce blog qui ne vaut rien vaut mieux quand même que rien du tout ?
Le livre est court mais efficace. Il y a une partie classique qui rappelle que c'est en renonçant à toute rupture avec le néolibéralisme, en s'engageant à détacher complètement le New Labour des syndicats et de leurs luttes rétrogrades, en adhérant à l'idée que les pauvres bénéficient de l'enrichissement de l'élite que Blair a rassuré les milieux d'affaires et les couches moyennes - avec un emballage idéologique de nouvelle voie/nouvelle gauche qui d'ailleurs ne fit pas long feu. Blair suivait Clinton est ses nouveaux démocrates engageait la gauche anglaise à droite.
J'aime bien ce passage où Tariq Ali raconte que ceux - professeurs d'Oxford, journalistes - qui avaient su résister à Thatcher, ont succombé à Blair simplement parce que là où la Dame de fer était détestable, Blair était séduisant et drôle - pour la même politique au demeurant ou a peu près. Je préfère Thatcher, au moins il n'y avait aucune hypocrisie et une vraie conviction There is no such thing as society
- si ce n'est pas la plus géniale phrase prononcée par un homme politique de droite !!!
Sur le plan de la politique étrangère, l'Angleterre est aussi le premier élève de la classe tant elle emboite le pas sur Washington. Tariq Ali expose la stratégie anglaise: coller au cul de Washington, quelle que soit la direction prise pour préserver la position anglaise en Europe. En gros de Gaulle avait raison: les anglais ne veulent pas d'une Europe Unie, ils préfèrent leur dépendance au maître qui leur assure une relation privilégiée avec Washington. Et ce petit bouquin reproduit la fameuse note secrète de Downing Street sur l'Irak (2002 révélée en 2005 par le Sunday Times) où on peut lire :
Une action militaire est désormais considérée comme inévitable. Bush veut déposer Saddam, et ce grâce à une action militaire justifié par la conjonction du terrorisme et des armes de destruction massive. Mais le renseignement et les faits doivent être calés sur la politque à mener.
Où comment un born-again christian et un born-again papiste se mettent d'accord pour mentir à la face du monde.
Tariq Ali raconte l'importance du christianisme pour Tony Blair et son équipe: leur seule vraie idéologie c'était le Christ. Il avait une partisane de l'Opus Dei dans son gouvernement et la plupart de ses conseillers étaient des bigots. Savoir ça me fout plus les jetons que n'importe quoi ...
La seconde partie du livre est également intéressante, elle raconte un truc flippant: comment Blair, lâché par l'opinion pour ses mensonges à réussi à se faire ré-élire en 2005...
Ré-élu en 2005, alors qu'en 2003, 1 million (1,5 selon les organisateurs) de personne défilent contre la guerre !!!
Il faut s'y intéresser de près parce que c'est sans doute ce qui nous arrivera en 2012, maintenant qu'on déteste presque tous Sarko, on pourrait quand même subir sa re-élection qui récompenserait justement le vide de nos cerveaux comblés par les sacs à main de sa femme et l'absence de toute opposition crédible autre que marginale.
Au PS, j'ai l'impression qu'ils restent indécis sur la question de savoir s'il faut faire ou non cette révolution néolibérale. Le livre de Delanoe ne donne pas une réponse claire: ok, il prononce le mot libéral comme une armure - on ne pourra pas l'accuser de collectivisme - mais après il précise “En revanche, ce qui est inacceptable pour un progressiste, c’est de hisser le “libéralisme” au rang de fondement économique et même sociétal, avec ses corollaires : désengagement de l’État et laisser-faire économique et commercial”. C'est du lard ou du cochon ? Parce que sur les moeurs, moi aussi je me sens libérale au sens anglais et américain, donc je peux comprendre qu'il reprenne ce terme. Mais ce terme évoque autre chose et il ne l'a pas choisi au hasard. Tout ça ressemble à un flottement volontaire des positions : peut-être qu'il se dit que les recettes pour se faire élire en 1997 en Angleterre ne seront plus bonnes en 2012 en France... peut-être qu'il anticipe le retournement que j'espère: le néolibéralisme aura été si loin dans l'horreur qu'il n'y aura plus moyen de convaincre les masses de ses bienfaits. Mais je n reste pas trop convaincue par Delanoe et outrée par Royal qui lui répond du tac au tac que libéralisme et socialisme ne font pas bon ménage alors qu'elle a crachée sur le SMIC à 1500€ dans son programme. Quant à Bertrand, peut-être que dans l'expectative des quelques années qui nous séparent de la présidentielle, il préfère être ni néolibéral ni clairement de gauche, bref, rester être prêt à endosser le dossard n°1 le moment venu.
Ce flottement est un poil mieux que les déclarations de ceux à gauche qui ont choisi leur camp, hein DSK... mais c'est quand même pas très rassurant.
Le reste du livre de tariq Ali entre dans les détails de la campagne irakienne de Blair: mise en pas des medias au pays. L'histoire du liciencement de Greg Dyke, directeur de la BBC suite aux reportages sur les manifestations anti-guerre en Irak est rapportée en détail avec les lettres que Blair et Dyke se sont échangées. Le suicide de Kelly - ce scientifique qui savait et voulait faire savoir que les preuves de Blair contre Saddam étaient bidonnées - et l'enquête officielle qui s'en suit menée par le bon juge: Hutton, le même qui en tant qu'enquêteur, avait disculpé l'armée britannique du meurtre des 13 manifestants du Bloody Sunday de 1972!! C'est marrant comme les crapules refont toujours surface. Le rapport Hutton disculpe Blair de la mort de Kelly. C'est bourré de détails tout en étant concis.
Tariq Ali écrit dans La New Left Review. Son site rassemble ses articles.
D'autres liens: Z space et la page de Tariq Ali sur Z space.